Revers de fortune

Je t’avais réveillé en criant comme un fou.
J’étais trop excité, je sautais tout partout.
On vérifia trois fois chacun des numéros
Huit millions! C’était vrai, on gagnait le gros lot !

Nous autres qui tiraient le diable par la queue
On voyait ce billet comme un cadeau des cieux.
À nous les beaux habits, le fromage et le vin
Les grasses matinées dans des draps de satin.

Je fais ni un ni deux, j’appelle mon patron.
Désormais, je lui dis, je reste à la maison
Sa face de gros rat, je l’ai déjà trop vue
De prendre son boulot et se le mettre au c...

J’ai vite organisé un festin magistral
Pour enfin redorer notre statut social
Le canard, le caviar, le vin coulait à flot
Tous les petits-bourgeois nous tapaient dans le dos.

Ton père, impressionné, me faisait la causette
Lui qui normalement me traitait de lavette.
Pour nous réconcilier, j’admis avoir eu tort
De comparer sa femme a un alligator.

Mais un petit détail allait tout chambarder
Quand un des invités nous a fait remarquer
Qu’on avait bien trop tôt fait les aristocrates
Qu’on avait négligé de vérifier la date

On avait rien gagné !

Ta mère a rigolé en pétant ma balloune
C’est sûr qu’on a eu l’air de deux parfaits Ti-coune
La nouvelle a courue dans tout le voisinage
On nous a baptisés les pachas du village.

Je ne te blâme pas pour ton accès de rage
Me traiter d’innocent et de plier bagage.
On ne s’est plus revu depuis déjà cinq ans
Je m’arrange assez bien pour un itinérant !

R.F.C.

Si je te perdais.

L’amour est un oiseau majestueux et frêle
Qui ne parvient pas seul à déployer ses ailes.
Autant il a besoin de l’union de deux coeurs
Moi j’ai besoin de toi. Je t’aime trop. J’ai peur.

Car si je te perdais
Que deviendrait ma vie, privée de ton soleil
Mes jours dépourvus de ta chaleur. Tu y penses?
Et pourquoi je voudrais que le jour se réveille?
Dans un monde sans toi, rien ne fait plus de sens.

Car Si je te perdais
Que deviendrait mon ciel privé de ton étoile
Mes nuits dépouillées de ta lueur. Tu y penses?
L’univers tournerait comme un bateau sans voile.
Et j’aurais aussi peur qu’un enfant sans défense.

Car si je te perdais
Que deviendrait l’amour dans mon cœur affligé ?
Les frissons de mon corps sur ton corps. Tu y penses?
Où vont les souvenirs quand l’âme est ravagée
Et qu’on ouvre les yeux sur un abysse immense?

Si se ferment les portes du jardin d’Éden
Et mon unique amour, que la vie me le prenne
Que devient la raison de l’air que je respire
Quand c’est toi mon premier et mon dernier soupir?

R.F.C.

Ces enfants de la guerre

Pour ces enfants brisés qui ont connu la guerre
Dont le regard n’est plus qu’un reflet de l’enfer.
Pour ces enfants fuyant le souffle des canons
Petits anges tombés dans un nid de dragons
Je ne sais pas quoi faire.

Le temps lave le sang; la terre tourne encore.
L’herbe fraîche a poussé où sont tombés les morts.
On a baissé les bras; on n’entend plus les pleurs
Et la vie suit son cours et on regarde ailleurs.

Un autre jour se lève et on tourne la page.
Les mensonges d’hier on laisse en héritage.
Rien n’a vraiment changé. On joue l'indignation
Et l’avenir sourit aux marchands de canons.

Dans les livres d’histoire on parlera des rois
De la démocratie et des nobles combats
Des déités pour qui les peuples se déchirent
De la chair sacrifiée pour gérer les empires;

On pointera du doigt la fièvre de l’or noir
L’avidité de l’homme et la soif du pouvoir
Quant à vous, les enfants pour qui sonne le glas
Vous… êtes les détails que l’Histoire oubliera.

Pour ces enfants brisés qui ont connu la guerre
Dont le regard n’est plus qu’un reflet de l’enfer.
Pour ces enfants fuyant le souffle des canons
Petits anges tombés dans un nid de dragons
Le monde est à refaire.

R.F.C.

Cauchemar de la page blanche

Une femme givrée dans la rue se déhanche.
Deux chauves-souris copulent sur une branche.
Mon crâne décrépit sur mon bureau je penche,
Des pellicules tombent sur ma page blanche.

Mes yeux hyperpochés ont veillé trop de nuits.
Dans ma chaise engoncé, mon caleçon a fui.
Je glisse mes orteils sous le laineux tapis,
Le tissu cramoisi rend l’odeur du pipi.

Sur ce clavier crasseux, mes doigts tordus d’arthrite
Figent quand mon chat s’étouffe avec une frite.
Mon poisson Anubis a bu trop de nitrites
L'émoi de son trépas ravive ma néphrite.

Sur ce clavier maudit comme un talon d'Achille
S’entassent les débris de mes rêves débiles.
Et pourtant je pouvais, sans ma tête qui flanche
Voir grouiller tout un monde sur ma page blanche.

R.F.C

Mon beau gilet vert.

À la fin de l’hiver
Dans mon manteau de vair
J’ai trouvé un gros ver
Tout au fond de mon verre.

J’ai cherché un pivert
Pour lui donner le ver
Mais un canard colvert
Nous a pris à revers.

Dans mon sac entr’ouvert
J’ai pris un revolver
En récitant les vers
D’un texte de Prévert.

Puis me mis à couvert
De cet oiseau pervers
Dans des buissons divers
Et de bleues primevères.

Alors j’ai découvert
Une maille à l’envers
Dans mon beau gilet vert
Ce fut un vrai calvaire.

R.F.C